Présentations des plantes des réunions

Pourquoi tant de synonymes pour les noms de plantes ?

 

Non, en dépit des apparences, les botanistes ne sont pas une vaste corporation d'hurluberlus, qui réformeraient le classement des plantes pour justifier des crédits pharaoniques ou satisfaire leurs lubies. Leur travail, comme celui de tous les scientifiques, est de tenter de rendre compte du réel avec exactitude et précision.

Le problème est que le monde vivant est d'une immense complexité, que les instruments d'observation et les critères de classement se perfectionnent, et que les progrès de la communication permettent des correctifs rapides, mais multiples.

 

Rappelons qu'à l'origine, les appellations courantes, dites « vernaculaires », variaient selon les régions, et donnaient donc des noms différents à la même espèce ; et à grande échelle, elles attribuaient le même nom à des plantes différentes. Face à ce chaos, les premières tentatives de classement universel ont tenté de nommer les plantes en les décrivant ; ainsi, notre Brassavola subulifolia était-elle désignée comme étant le « viscum delphinii flore minus, petalis angustioribus, radice fibrosa ». Cette dénomination en latin, précise mais peu pratique, est actuellement transférée dans la description des traits distinctifs des espèces ; le latin reste d'ailleurs la langue internationale obligatoire pour que l'identification d'une nouvelle espèce soit valide.

 

Le véritable travail de classement et de dénomination n'a pu sérieusement commencer qu'avec l'invention du système binominal du botaniste suédois Linné au XVIIIè siècle : chaque espèce vivante se voyait attribuer un nom de genre, qui la rattachait à ses proches parents, et un nom d'espèce, qui la singularisait parmi cette famille proche ; le système fonctionne en gros comme notre état civil, avec notre nom de famille et notre prénom. Une différence majeure est qu'aucun homonyme n'y est permis : à chaque nom ne peut correspondre qu'un seul et unique être vivant.

Différents facteurs ont compliqué et entravé la mise en ordre du monde végétal : les communications lentes et très incomplètes entre savants ; les erreurs d'identification, liées parfois aux variations de certaines espèces ou à leur hybridation naturelle. Surtout, les critères successivement retenus pour classer les plantes se sont révélés plus ou moins pertinents et performants ; chaque changement de critère impliquait des remaniements dans les classements et les appellations : on est passé de l'apparence de la végétation ou de la floraison, ou du mode de vie, à la morphologie des organes de reproduction ... Depuis peu, l'analyse de l'ADN promet des acquis stabilisés, mais bouleversera d'abord bien des classements actuels.

 

A titre d'exemple édifiant, je transpose ici un extrait de l'excellent article de R. McHATTON, paru dans le numéro de novembre de Orchids , revue de l'A.O.S.

 

« Odontoglossum cordatum a d'abord été décrit (= baptisé) par Lindley en 1838. Par la suite, travaillant indépendamment les uns des autres, Hooker a décrit la même espèce comme Odontoglossum maculatum en 1855, Lamaire comme Odontoglossum hookeri en 1856, et von Regel comme Odontoglossum leuddemannii en 1859.

L'histoire continue. En 1841, Lindley décrit une nouvelle espèce d'Amérique Centrale, Odontoglossum pygmaeum . Mais H. G. Reichenbach, estimant que cette espèce s'intégrait mal aux Odontoglossum , crée pour elle le nouveau genre Rhynchostele ; la voilà rebaptisée Rhynchostele pygmaea .

Cent-trente ans plus tard, en travaillant le classement de nombreuses espèces d'Amérique Centrale, Halbinger transfère le groupe Odontoglossum bictoniense dans le nouveau genre Cymbiglossum . Toutefois, ce nouveau nom est jugé trop proche d'un genre existant, les Cymboglossum, et en 1984, Halbinger déplace ce groupe dans les Lemboglossum . Et malheureusement, il ne perçoit pas à ce moment leur similitude avec Rhynchostele pygmaea .

Le temps que la plupart des orchidophiles assimilent la dénomination de Lemboglossum bictoniense , Soto et Salazar perçoivent l'étroite similitude entre ce groupe d'espèces et Rhynchostele pygmaea , et en 1993, ils les transfèrent dans ce genre. Une bonne douzaine de plantes autrefois classées comme Odontoglossum , dont Odontoglossum cordatum évoqué au début, deviennent donc des Rhynchostele . Les récentes analyses moléculaires confirment ce reclassement.

 

On trouve d'autres exemples d'erreurs de classification, basées sur la morphologie de la fleur, et dont les corrections ne seront pas faciles. Le meilleur exemple est peut-être la distinction ancienne entre les Laelia , qui ont huit pollinies, et les Cattleya , qui en ont quatre. Les Laelia mexicains ne sont pas étroitement apparentés au groupe des « Laelia » brésiliens, dont l'allure ressemble aux espèces de Cattleya typiques. En réalité, ce groupe de plantes dont le type est Laelia purpurata , et d'autres espèces de la section Cattleyodes , est si étroitement apparenté aux Cattleya brésiliens que l'on constate des hybridations naturelles partout où ils coexistent. La délimitation précise entre ces espèces reste à discuter, mais une chose est sûre : une distinction basée sur le nombre de pollinies est pour le moins artificielle.

En 1878, Reichenbach a décrit Laelia dormaniana , puis l'a rebaptisée Cattleya dormaniana en 1882. Cette espèce particulière de Cattleya avait quatre pollinies normales, et quatre pollinies rudimentaires supplémentaires, rendant son classement difficilement justifiable si on le fondait sur le nombre de pollinies. Reichenbach fut ainsi forcé de le considérer comme un hybride naturel entre les genres Laelia et Cattleya , et créa finalement la combinaison Laelio-cattleya xdormaniana en 1892. Mais aujourd'hui, les experts l'identifient clairement comme un Cattleya , simplement exceptionnel par le nombre de ses pollinies. Et c'est ainsi qu'il est à nouveau désigné comme Cattleya dormaniana . »

 

C'est donc ainsi qu'au fil des erreurs et des corrections, des espèces se sont vues baptisées de multiples noms successifs ou simultanés (une quarantaine parfois), ou déplacées d'un genre à un autre. C'est ainsi également que des centaines de noms obsolètes encombrent les encyclopédies, les périment, et perturbent le lecteur ; mais ce sont eux qui assurent le fil conducteur de l'histoire des espèces ; diverses règles ont d'ailleurs été établies pour retrouver son chemin dans ce nouveau chaos, mais ceci est une autre histoire.

 

En somme, et même si c'est un sujet qui fâche, nous devons nous attendre à encore bien des changements dans la dénomination de nos plantes. Il est probable que les usages anciens perdureront longtemps parmi les amateurs et les producteurs. Notre seul souci sera de noter quelques synonymes essentiels, pour continuer à nous comprendre mutuellement, et tirer profit des nouvelles publications.

 

Avant-dernière minute : dans le numéro de décembre 2004 d' Orchids (AOS), Alec PRIDGEON (l'auteur de la célèbre Encyclopédie ) confirme un problème que les plus attentifs avaient pu subodorer : les révisions dans la nomenclature des genres botaniques risquent de produire un « effet de dominos » hallucinant sur les noms de milliers d'hybrides intergénériques.

A titre d'exemple très simple : depuis 2003, Cattleya bowringiana , C. aurantiaca, C. patinii et C. skinneri sont regroupés dans le nouveau genre Guarianthe . Dès lors, « l'ancien » hybride intragénérique Cattleya Portia ( C. bowringiana x C. labiata ) devient théoriquement un hybride bigénérique, qui pourrait être rebaptisé Guaricattleya Portia. Autre exemple, certains Brassolaeliocattleya dont les parents ont été déplacés vers les Rhyncholaelia et les Sophronitis seraient rebaptisables en Rhynchosophrocattleya .

Les scientifiques ont à ce jour imaginé quatre solutions pour éviter le chaos absolu (voir l'article de l'AOS). Rien n'est encore fixé, mais ...le tableau des noms d'hybrides qui vous est proposé dans l'article précédent ne sera peut-être bientôt plus qu'une archive.

Dur, dur, d'être orchidophile !

 

F.Lejeune