Présentations des plantes des réunions

 

 

La colchicine : une potion magique et un problème.

 

 

Nous sommes déjà tous restés stupéfaits devant des floraisons exceptionnelles par la taille, la couleur, ou le nombre de fleurs d’une potée particulièrement imposante. Certaines de ces réussites sont dues à des soins parfaits, mais aussi tout simplement à un patrimoine génétique particulier de la plante, la tétraploïdie.

Pour faire très simple, contentons-nous de poser que les organismes complexes, animaux et végétaux, sont a priori diploïdes, c’est-à-dire que leurs chromosomes sont présents par paires (2 n chromosomes). Il arrive cependant qu’un individu présente des paires dédoublées, soit 4 n chromosomes ; il est alors qualifié de tétraploïde. D’autres multiples sont possibles, mais ces « polyploïdes » sont nettement plus rares. Ce phénomène naturel de mutation est exceptionnel chez les animaux mais un peu plus fréquent chez les végétaux. Il a pour conséquence de ralentir la croissance et de la rendre plus difficile, mais en compensation, au terme de la croissance, toutes les pièces végétales sont plus grandes et solides.  

Cet effet de gigantisme est évidemment très recherché en horticulture, mais la reproduction des plantes polyploïdes est semée d’embûches. En particulier, les polyploïdes reproduites avec des diploïdes normales n’engendrent que des rejetons stériles ; il faut sans cesse les reproduire. 

Or, des biologistes ont découvert il y a déjà longtemps que la colchicine, un alcaloïde puissant (et dangereux) tiré du colchique, induit de nombreux effets sur les êtres vivants. En particulier, les plantules traitées à la colchicine subissent une modification génétique définitive ; elles doublent leurs paires de chromosomes, et deviennent ainsi des plantes tétraploïdes. Beaucoup meurent ou en ressortent déformées, mais celles qui survivent à ce traitement de choc présentent les effets de gigantisme recherchés : une plante plus forte, des fleurs plus nombreuses, de plus grande taille, plus pleines, de couleur plus affirmée et de texture plus consistante ...  Dans le monde de l’horticulture et de l’orchidophilie, qui s’en plaindrait ? Pourtant, il y a peut-être un petit quelque chose de pourri au royaume de la perfection florale.

Le premier problème évident se pose au moment de juger les floraisons : les plantes ainsi  dénaturées tendent à truster tous les prix des expositions et concours, même si les juges tiennent compte aussi d’autres critères que les caractères cités ici. Mais était-ce bien légitime ? Le dopage est interdit dans toutes les compétitions sportives ; ne doit-il pas l’être aussi en horticulture ?

Cadrons ce premier petit débat : si la mode des plantes surdimensionnées se généralise, à moyen terme, les plantes « normales » n’auront définitivement plus aucune chance de remporter le moindre prix, puisque les compétitions se joueront à l’avenir entre plantes dopées.

Peut-on imaginer que les expositions prévoient de créer des catégories supplémentaires, en distinguant les patrimoines génétiques ? Sûrement pas : comment identifier les pieds polyploïdes ? Sachant que seules des analyses lentes et coûteuses en laboratoire peuvent établir le profil génétique d’une plante, il est parfaitement irréaliste d’espérer contrôler les collections complètes de tous les amateurs, les productions de tous les professionnels. Et rien de plus simple que de tricher sur l’étiquetage d’une plante. Des catégories spécifiques, c’est évidemment une fausse bonne idée.

D’ailleurs, chacun peut posséder une plante tétraploïde sans l’avoir voulu et programmé, en l’acquérant par hasard. Et la nature aussi produit des individus tétraploïdes. Le prestigieux Paphiopedilum Maudiae ‘The Queen’, gratifié d’un Award of Merit par l’AOS, est une plante tétraploïde naturelle. Il n'y a donc pas nécessairement intention de triche.

Surtout, la stimulation du métabolisme pour améliorer les performances est le b.a.-ba de l’élevage et de l’horticulture depuis toujours. Le premier amateur venu tâche d’optimiser ses cultures à coups d’engrais saisonniers, de stimulant racinaire ou foliaire, de produits phytosanitaires plus ou moins naturels. La frontière avec le dopage est nécessairement floue. On peut pointer des pratiques un peu limites avec les engrais contenant des hormones de croissance (comme des auxines, des cytokinines), qui sont l’équivalent des stéroïdes pour les humains : il s’agit d’un dopage au sens propre, qui améliore les performances de manière artificielle et un peu malhonnête, mais temporaire ; un arrêt des traitements permet de revenir à une croissance naturelle. Et cette forme de dopage n’est pas interdite en horticulture.

Par contre, et c’est l’essentiel, les effets de la colchicine sont tout différents ; la plante traitée a définitivement changé de nature, elle ne reviendra jamais à son statut génétique normal ; d’où de possibles lignées de « monstres », fertiles entre eux, qui relègueront définitivement les plantes botaniques naturelles au rang de maquettes un peu dérisoires. La colchicine agit sur le végétal bien au-delà d’un simple dopage, et c’est là qu’apparaît le principal souci. Au-delà de l’enjeu économique ou psychologique pour les concours, c’est l’enjeu biologique qui doit retenir l’attention : ce sont les caractères-mêmes des espèces qui sont en jeu. Nous en avons déjà parlé dans notre revue : une sélection forcenée, déterminée par le mercantilisme et les canons esthétiques du moment, menace toujours les représentants du gène naturel. La nature procède par diversification des profils individuels ; l’industrie par leur réduction.  Il suffit de quelques générations pour appauvrir dangereusement le patrimoine génétique d’une espèce. C’est une dérive en soi.

Terminons en rappelant que les premières orchidées transgéniques sont à nos portes ; relisez nos « infos et potins » parus en septembre 2013 : les mythiques Phalaenopsis bleus seront d’un jour à l’autre dans nos collections. C’est un triomphe technologique et commercial ; mais peut-être un nouveau domino qui tombe, dans une lente catastrophe écologique invisible.

 

Article inspiré par le texte de J. Doherty, Orchids AOS, avril 2014.